MICHEL DORÉ 1941-2011 - UN SOCIOLOGUE DANS L’ACTION

par Marcel Fournier, Michel Doré
21 septembre 2011 Article publié dans: | Délibération publique

Pour saluer la mémoire de notre ami Michel Doré, qui fut l’initiateur de la démarche qui a mené à la création du chantier pour le renouvellement de la social-démocratie, nous reproduisons ici son texte paru dans l’édition du 14 septembre 2011 du quotidien Le Devoir, avec l’introduction de Marcel Fournier qui le précédait.

Michel Doré a accepté, à ma demande, de rédiger il y a quelques mois le texte « Un sociologue dans l’action ». Cet autoportrait professionnel doit paraître en septembre prochain dans l’ouvrage Profession, sociologue que je signe et qui est publié par Les Presses de l’Université de Montréal. J’étais loin de penser que ce serait son testament ! Faire connaître ce beau texte, alors qu’il n’est plus, est le plus bel hommage et aussi le meilleur témoignage d’amitié que je puisse lui rendre.

J’ai connu Michel il y a une quarantaine d’années, alors que nous étions tous les deux étudiants en sociologie à l’Université de Montréal. Nous avions aussi fondé, avec quelques autres amis, la trop éphémère revue Anthropolitique (du titre d’un ouvrage d’Edgar Morin, Pour une anthropololitique de l’homme). Puis nous avons étudié à Paris, lui avec Alain Touraine, moi avec Pierre Bourdieu. Je me suis orienté vers l’enseignement et la recherche, et lui, vers l’action politique et syndicale.

Dans « Un sociologue dans l’action », on revoit Michel Doré, le permanent syndical et le militant qui s’est engagé dans les grands débats qui ont divisé la société québécoise au cours des dernières décennies : indépendantisme, réorganisation du travail, santé-sécurité au travail, etc. On y découvre les raisons qui l’ont amené à consacrer sa vie professionnelle à la critique de la société néolibérale, à l’organisation de la défense des travailleurs et à l’élaboration de solutions et de programmes pour assurer une plus grande justice sociale et une plus grande égalité entre tous et toutes. Son dernier combat, si on peut utiliser ce terme devenu vieillot, fut celui du renouvellement de la social-démocratie.

Michel fut à la fois un homme d’action et de réflexion, un homme de convictions et de dialogue. Un homme aussi d’une grande générosité, d’amitiés fidèles, d’une vaste culture politique, littéraire et musicale, et qui aimait beaucoup la vie, la « bonne vie ».

Marcel Fournier, professeur de sociologie à l’Université de Montréal

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Étudier la sociologie au début des années 60 constituait la suite normale de mon engagement dans la plupart des causes collectives liées à la Révolution tranquille. Mes années d’étude et mon poste d’assistant de recherche n’ont fait que confirmer davantage ma volonté d’associer réflexion sociologique et action. J’ai pu retrouver ce même engagement dans les grandes transformations de la société d’alors chez plusieurs de mes professeurs de l’Université de Montréal.

De retour au Québec après des études de doctorat en France avec Alain Touraine, sociologue du travail et des mouvements sociaux, j’ai rapidement fait un choix. Plutôt que d’aller du côté de l’enseignement comme le faisaient bon nombre de mes amis, j’ai choisi d’oeuvrer dans les quartiers populaires pour contribuer à mettre en place les premiers comités de citoyens par l’entremise du Conseil de développement social. Un an plus tard, je passais à la CSN d’abord au Service de formation, puis au Service de la recherche. J’ai été par ailleurs le premier sociologue embauché par la centrale. La sociologie devait selon moi contribuer à changer le monde au plus près des mouvements sociaux.

Au début des années 70, l’action syndicale prenait beaucoup de place au Québec. Les premières négociations dans le secteur public avaient donné lieu à de graves affrontements avec l’État et à l’emprisonnement des chefs syndicaux. Les grèves face aux compagnies multinationales étaient longues et souvent violentes. La CSN se définissait comme anticapitaliste et socialiste. Je reçus comme mandat de la direction de la CSN de reconstruire le Service de formation, sérieusement affecté par la scission de la CSD en 1972. Il fallait notamment produire de nouveaux outils de formation, former un réseau de formateurs dans toutes les régions et les fédérations, dispenser les connaissances techniques et politiques à des milliers de militants et à plusieurs centaines de conseillers syndicaux. Je donnais de la formation aux travailleurs en grève. J’agissais aussi comme conseiller auprès de la direction de la CSN sur diverses questions.

Réorganisation du travail

Mon affectation au Service de recherche dix ans plus tard n’a pas substantiellement changé mon travail. La CSN prenait alors part à tous les débats d’une société en pleine mutation : la question nationale et les deux référendums sur la souveraineté, la révolution féminine, l’apparition des nouvelles technologies informatisées qui modifiaient les conditions de travail et de vie, etc. Les liens avec l’État se transformaient avec la tenue des sommets socio-économiques, la multiplication des commissions parlementaires, la complexification des négociations dans le secteur public.

Au milieu des années 80, avec tous les changements de société, partout dans le monde, le syndicalisme industriel était en crise. Il fallait donc adapter nos objectifs aux nouvelles réalités de l’emploi et du travail. Il fallait aussi redéfinir nos stratégies dans un contexte de mondialisation de l’économie, de montée des politiques néolibérales et de remise en question du rôle de l’État.

Comme sociologue du travail, j’ai toujours eu à coeur, et ce, plus particulièrement au cours de mes 15 dernières années à la CSN, la réorganisation du travail et l’implication des syndicats et des salariés dans celle-ci. Il s’agit d’un sujet qui a beaucoup été débattu dans les organisations syndicales, qui a donné lieu à beaucoup d’expérimentations et qui est encore très actuel. L’enjeu a toujours été de réconcilier les objectifs de productivité et de qualité des produits et services dans le secteur manufacturier et les services publics avec l’amélioration de la qualité de vie et de la démocratie au travail, l’accession des salariés à de nouveaux droits. J’ai produit la plupart des documents de la CSN sur cette question et j’ai pris part à de nombreuses démarches de réorganisation du travail. Une façon très stimulante de lier la théorie à l’action !

Profession nécessaire

Dès le début et tout au long de ma carrière à la CSN, j’ai constaté que nous étions incapables avec nos moyens limités de répondre à tous les besoins de recherche et de formation générés par l’action syndicale, souvent sur des questions fort complexes comme la santé-sécurité au travail. J’ai donc consacré une bonne partie de mon temps à faciliter et à organiser avec d’autres les transferts de connaissances entre les organisations syndicales et populaires et les universités. Une expérience particulièrement riche qui, de surcroît, a souvent entraîné des changements dans les contenus d’enseignement et les thèmes des recherches universitaires.

En somme, ma carrière à la CSN a renforcé ma conviction que la profession de sociologue doit être plus que jamais un élément critique d’une société qui fait face à de nouveaux défis, que ce soit dans les tâches d’enseignement et de recherche ou dans les débats sociaux et dans l’action.

Michel Doré, sociologue et ex-conseiller syndical à la CSN

Ce texte est tiré de la page Opinion du Devoir du 14 septembre 2011.




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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


Agenda

 

Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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