LES ÉTATS GÉNÉRAUX DE L’ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE EN FRANCE : CONVERGENCE SOUHAITÉE POUR UNE GRANDE TRANSFORMATION

par Benoît Lévesque
2 juillet 2011 Article publié dans: | Délibération publique

Les États généraux de l’économie sociale et solidaire (ÉSS), qui se sont tenus les 17, 18 et 19 juin dernier, se déroulaient dans l’ancien Palais de la bourse de Paris, aujourd’hui le Palais Brongniart, un lieu hautement symbolique pour débattre d’une autre économie et avancer des projets dans cette direction.

Les États généraux de l’économie sociale et solidaire (ÉSS), qui se sont tenus les 17, 18 et 19 juin dernier, se déroulaient dans l’ancien Palais de la bourse de Paris, aujourd’hui le Palais Brongniart, un lieu hautement symbolique pour débattre d’une autre économie et avancer des projets dans cette direction. Comme l’ont écrit les « reporters d’espoirs », ce rassemblement « festif, innovant, solidaire, participatif (…) sera sans conteste l’événement de l’ÉSS de l’année 2011  », en France. À la clôture, tous étaient d’accord pour affirmer que ces États généraux ont été une grande réussite, à commencer par la présence de plus de 5 000 visiteurs alors qu’on en attendait 3 000, sans compter ceux et celles qui ont suivi les échanges à partir de leur ordinateur ou sur le petit écran (www.pouruneautreeconomie.fr ou www.videontv.org ou encore www.livestream.com/telebrongniart).

À titre d’observateur de longue date de l’ÉSS québécoise, j’avais été invité à participer à l’une des tables d’ouverture qui avait pour titre « Regards d’ailleurs » et qui était animée par Jean-Louis Laville. Outre ma présence, cette table réunissait Abdeljalil Cherkaoui (Président, Réseau marocain d’économie sociale et solidaire), José Luis Coraggio (Coordonnateur du Réseau de recherche latino-américaine de l’économie sociale et solidaire), Houda Laroussi (Contractuelle, Tunis), Éric Lavilunnière (Chargé de direction à l’Institut européen de l’économie solidaire, Luxembourg), Jeannette Sachez (Ministre du développement social, Équateur) et Genauto Carvalho França da Filho (professeur de l’École de l’administration, Université fédérale de Salvador de Bahia, Brésil). Même si la comparaison internationale a constitué à quelques reprises une référence, ces États généraux se voulaient d’abord et avant tout une rencontre des acteurs français directement engagés dans l’ÉSS à l’échelle des régions. Ainsi, pour l’activité d’ouverture, les « Regards d’ailleurs » avaient été précédés du témoignage de trois résistants français, en l’occurrence Claude Alphandéry, président du Labo d’économie sociale et solidaire et premier responsable de l’organisation de ces États généraux, Stéphane Hessel et Edgar Morin, deux personnalités bien connues. Ces témoignages montraient bien comment l’improbable peut devenir le possible et comment la résistance peut être suivie d’une reconstruction, un moment d’émotion qui devait donner le ton pour la suite, surtout lorsque ces résistants furent questionnés par trois jeunes français.

Un événement soigneusement préparé

La démarche, qui devait mener à ces États-généraux, avait été initiée par le Labo de l’ÉSS. La préparation s’est faite en trois temps : d’abord, la construction d’une premier ensemble de recherches et de réflexions à partir de 2009 ; ensuite, la mise en débat en 2010 d’une cinquantaine de propositions pour changer de cap en mettant en mouvement les territoires (donc en faisant le lien entre l’ÉSS et les grands enjeux de société) ; enfin, la rédaction à partir des territoires de 400 « cahiers d’espérances » qui furent déposés et discutés aux États généraux. Ce terme réfère à la Révolution française alors que des « cahiers de doléances » provenant du tiers état avaient été déposés au grand rassemblement des États généraux. Dans le cas de l’ÉSS, il s’agit de « cahiers d’espérances » qui visent moins à réclamer qu’à proposer « des solutions concrètes et argumentées » pour répondre aux grandes enjeux de la société.

Les États généraux de l’ÉSS comme tels avaient pour objectifs de mettre en mouvement ceux et celles qui font l’ÉSS, notamment dans les territoires, de convaincre l’opinion par la diffusion des cahiers d’espérances et d’influencer les décideurs en les sensibilisant à la démarche et aux propositions mises de l’avant. Plus explicitement, ils voulaient répondre aux préoccupations des Français et Françaises, contribuer à la transformation de la société et de l’économie en identifiant les conditions pour changer d’échelle et mettre de l’avant des propositions de changement en impliquant non seulement les acteurs organisés et inorganisés de l’ÉSS, mais aussi tous les autres acteurs, tels les jeunes salariés, les étudiants, les entrepreneurs, les militants associatifs et syndicalistes, les chercheurs, les élus, les journalistes, etc.

Dans cette perspective, les cahiers d’espérances ont été élaborés selon un schéma comparable, soit la présentation d’initiatives de l’ÉSS, leurs portées et leurs impacts et les mesures à prendre pour les développer davantage, avec une attention particulière aux jeunes en tant que producteurs et bénéficiaires de ces cahiers. À la base de chacun des 400 cahiers, on retrouve un groupe porteur qui a travaillé sur une période de six mois pour le produire à partir de trois chapitres : 1- « je m’indigne, nous nous indignons » (ex. je m’indigne du manque de démocratie dans l’entreprise) ; 2- « je fais la preuve, nous faisons la preuve » que cela marche (ex. réalisations concrètes et transférables) ; 3- « je développe, nous développons » (ex. la capacité d’élargir le champ et la portée des initiatives déjà expérimentées, faire mouvement). Pour la synthèse de ces cahiers, dix thématiques ont été retenues : travailler, entreprendre ; se former, apprendre ; consommer, se nourrir, se loger, habiter ; soigner, prévenir ; coopérer, mutualiser ; financer, épargner ; créer, s’évader ; renouveler, rajeunir ; participer, démocratiser (des thématiques qui renvoient au mieux-vivre plutôt qu’à la seule production). Un premier rapport synthèse d’une centaine de pages de ces cahiers d’espérances a été déposé aux États généraux.

Le déroulement des États généraux : un espace festif et de délibération

Pour leur déroulement sur trois jours, les États généraux se sont apparemment inspirés du modèle français des universités d’été, soit un environnement convivial voire festif et une grande diversité d’activités favorisant la réflexion, le débat, les échanges et le réseautage. Le livret du programme, dont la présentation graphique préparée par la coopérative EMI mérite d’être soulignée pour son esthétisme, met bien en évidence cette grande diversité des activités qui vont de l’Agora pour débattre d’une autre économie et d’un espace « Territoires en mouvement » au « Village de l’innovation » pour s’informer et au « Marché solidaire » pour goûter à cette autre économie, en passant par « l’ÉSS en fête », un ensemble d’activités culturelles et de loisir dont un grand concert « Femmes solidaires » donné le samedi soir.

L’Agora occupait une place centrale dans le programme situant ainsi le débat comme premier objectif de ces trois journées. Outre le lancement avec trois résistants de la dernière guerre et les « Regards d’ailleurs » provenant de pays de trois continents, on y retrouvait plusieurs tables rondes avec chacune de six à huit participants pour proposer et débattre d’une autre économie. Dans le grand auditorium, relevons les tables suivantes : « Pour une autre économie, changer le regard sur la richesse », table animée par Patrick Viveret, « Une autre approche de la finance est-elle possible ? » animée par Christian Sautter (France Active), « Sortir de l’oligarchie et rétablir la place des citoyens dans la cité et l’entreprise » animée par Hugues Sibille (Crédit coopératif), « Comment les jeunes et les moins jeunes peuvent construire le changement » animée par Jean-Guy Henckel (Jardins de Cocagne), « Investir dans les solidarités pour construire une société inclusive » animée par Beatrice Delpech (Conférence permanente des coordinations associatives).

En parallèle, d’autres tables rondes se tenaient dans le petit auditorium sur des thématiques telles celles de « S’engager et agir pour une Europe solidaire » animée par François Soulage (Secours Catholique), « Innovation sociale, un levier pour les territoires » animée par Stéphane Vincent (27e région), « La coopération et la mutualisation, une force pour l’ÉSS » animée par Jean-Yves Le Turdu, « Les territoires s’indignent, innovent et proposent » animée par Laurent Fraisse (LISE/CNAM-CNRS), « Caractériser l’innovation sociale pour accélérer son développement » animée par Élise Depecker (Avise, Ingénierie et services pour entreprendre autrement) et Clémence Patureau (Mouves, mouvement des entrepreneurs sociaux). En plus des rencontres plus ou moins spontanées, des ateliers de travail étaient également prévus au cours de ces trois jours.

Enfin, une première synthèse des débats a été réalisée lors de l’activité de clôture (dimanche en fin d’après-midi) intitulée « L’après Brongniart, vers un plaidoyer commun » animée par le journaliste (France-Inter) et économiste, Bernard Maris. Outre le témoignage d’un « grand témoin », Pierre Calame (Président Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme) et les commentaires des principaux organisateurs et de quelques invités, les participants ont été invités à fournir leur synthèse et à proposer des suites concrètes à ces États généraux.

Entre les débats ou même pendant, pour ceux et celles qui le désiraient, il était possible de visiter le « Village de l’innovation sociale  » pour y découvrir 40 projets innovants provenant de diverses régions françaises. Ces projets étaient regroupés selon les dix thématiques identifiées précédemment . Sur le parvis du Palais Brongniart, les participants pouvaient s’arrêter au Marché solidaire pour y découvrir les produits et les services de l’ÉSS, utiliser la monnaie solidaire (le Sol), se restaurer ou encore prendre un verre pour échanger ou même acheter des ouvrages d’ÉSS dont les auteurs étaient parfois présents et disponibles pour échanger et dédicacer. Enfin, un espace de fête, l’ÉSS en fête  : théâtres interactifs, films, concerts, chorales, orchestres, lectures de poésie, invités surprises, sans oublier un défilé de mode de personnes handicapées en couple, dans des habits multicolores faits de fripes.

Une volonté de convergence pour une grande transformation

Nous formulerons maintenant trois commentaires concernant ce que nous avons retenu de ces États généraux en tant que visiteur étranger.

En premier lieu, un nouveau souffle soulève apparemment l’économie sociale et solidaire dont l’expression tente de traduire une volonté de convergence, notamment entre l’économie sociale et l’économie solidaire et même plus largement. Au cours des deux dernières décennies, l’économie sociale et solidaire en France a été animée principalement à partir des territoires, des régions et des collectivités locales, dans un contexte politique le plus souvent défavorable, au moins à l’échelle nationale. Par ailleurs, les initiatives et les réalisations apparaissent multiples et donc sources d’espérances, mais ces initiatives se révèlent grandement fragmentées, y compris sur le plan des regroupements les réunissant, d’où la nécessité de convergence et d’alliances. Dans les années 1980, l’économie sociale qui était présente principalement dans l’espace national, était portée principalement par les grands mouvements coopératifs et mutualistes avec le soutien des socialistes au pouvoir. Dans les deux dernières décennies, les nombreuses initiatives de la société civile ancrées dans les territoires témoignent d’un nouveau dynamisme à partir de l’économie solidaire et plus récemment des innovations sociales et des entreprises sociales. Ce sont ces nouvelles initiatives qui découvrent maintenant les vertus des alliances et l’urgence d’un changement d’échelle. En somme, les États généraux de l’ÉSS témoignent à la fois de l’enracinement de l’ÉSS française dans les territoires et de leur volonté de convergence sans renoncer pour autant à leur identité, d’autant plus que la diversité d’innovations sociales ouvre sur un nouveau paradigme de plus en plus partagé mais insuffisamment théorisé et explicité.

En deuxième lieu, les États généraux de l’ÉSS affirment la volonté de changer d’échelle. Sans doute, l’ancrage dans les régions et les collectivités locale représente un contrepoids à une mondialisation qui ignore trop souvent les territoires, mais les promoteurs de l’ÉSS considèrent aujourd’hui qu’il est nécessaire d’avoir « des racines et des ailles ». Plus profondément encore, ils souhaitent que leurs innovations sociales perdurent tout en ouvrant sur des transformations en profondeur des modes de production et de consommation ou encore sur une autre économie et une autre mondialisation basées sur la solidarité entre les générations, entre le nord et le sud, sans oublier le respect de l’environnement et plus largement des non-humains. Dans cette perspective, se pose la question de l’impact et de l’apport de l’ÉSS. Comme plusieurs l’ont mentionné, il devient impératif de sortir de la démesure. Tous semblent d’accord pour affirmer que cette dernière se doit d’être une alternative même si la plupart ne la voient devenir ni exclusive, ni simplement complémentaire. La métaphore proposée à plusieurs reprises, qui traduirait le mieux la vision la plus partagée, est celle de polonisation (plus positive que celle de la contamination qui tient toujours pour qualifier les dangers d’un environnement hostile et de l’idéologie du tout au marché). Dans cette perspective, l’ÉSS fournit les ingrédients qui pourraient permettre à l’ensemble de l’économie et de la société d’évoluer en direction d’une autre économie.

En troisième lieu, le contexte pourrait permettre que « l’improbable devienne possible », même si pour le moment les dirigeants de la plupart des pays ne semblent pas avoir compris l’urgence de s’engager dès maintenant dans le sens d’une grande transformation. En Europe, il est manifeste que la crise économique n’est pas terminée alors que plusieurs pays connaissent des taux de chômage très élevé et que certains États sont menacés de crise financière voire de faillite, sans mentionner l’urgence écologique qui touche l’ensemble de la planète. Le printemps arabe que personne n’avait anticipé demeure une source d’espoir qui montre également que l’improbable peut devenir possible. Enfin, pour la France, l’élection présidentielle de 2012 représente une occasion pour obtenir une meilleure reconnaissance de l’ÉSS en interpellant les divers partis politiques, notamment leur candidat à la présidence. Le Collectif des associations a proposé l’esquisse d’une loi cadre pour l’ÉSS, le Conseil national des chambres d’économie socialeexige une telle loi cadre pour affirmer entre autre l’unité de l’ÉSS, les Verts en avaient déjà fait l’une de leur exigences pour la mandature 2007-2012 sans oublier le nouveau Conseil supérieur de l’ÉSSprésidé par Roselyne Bachelot, ministre des Solidarité et de la Cohésion sociale, qui devrait remettre ses conclusions en 2012 pour une telle loi.

Enfin, outre une loi cadre de l’économie sociale et solidaire, divers suivis ont été mentionnés. Il ne saurait être question ici d’en rendre compte de manière exhaustive. Relevons simplement que le Labo de l’ÉSS s’est engagé à poursuivre l’analyse des Cahiers d’espérances qui regorgent de propositions et de projets, ce que confirme déjà la première synthèse déposée à l’occasion de ces États généraux. Un projet d’observatoire de l’ÉSS permettrait également de rendre compte des innovations au fur et à mesure où elles émergent de même que de l’évolution des suivis retenus. La volonté de convergence, l’élargissement des alliances et le dépassement des corporatismes, y compris à l’intérieur de l’ÉSS, ouvrent un espace important pour de nouvelles initiatives dont certaines supposent des innovations organisationnelles et même institutionnelles. L’explicitation du nouveau paradigme, qui inspire déjà la plupart des initiatives de l’ÉSS, représente également un sentier d’approfondissement à élargir, notamment en renforçant les liens entre les acteurs et les chercheurs. Dans cette perspective, les États généraux de l’ÉSS étaient une nécessité mais ils sont insuffisants pour réaliser le basculement souhaité si de nouvelles ressources ne sont pas affectées aux suivis. La conjoncture actuelle laisse entrevoir qu’un point de basculement pourrait être atteint, mais en même temps l’économie sociale et solidaire ne saurait y arriver sans la présence d’une vision politique appropriée, ce que nous appelons au Québec une social-démocratie renouvelée. [1]

[1] À cet égard, on pourra consulter le dernier ouvrage de Jean-Louis Laville, Agir à gauche. L’économie sociale et solidaire, Paris, Desclée de Brouwer, 134 p.




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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


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Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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