CRISES ET MUTATIONS DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE EN EUROPE DE L’OUEST

par Fabien Escalona
31 mai 2011 Article publié dans: | Délibération publique

Séminaire de réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie Montréal, le 19 mai 2011

Dans cette intervention, je propose de revenir sur l’ensemble des travaux qui sont les miens, à travers une présentation consacrée aux crises et aux mutations de la social-démocratie en Europe de l’Ouest.

La première chose qui m’a frappé en travaillant sur la crise de la social-démocratie, c’est à quel point celle-ci est récurrente à travers l’histoire. Quand on parle de crise de la social-démocratie actuellement, ce qui est nouveau ce n’est donc pas le phénomène lui-même, mais la forme qu’il prend. Surtout, le détour historique auquel je me suis livré m’a convaincu que les différents moments de crise générale de la social-démocratie ont participé à façonner l’identité de cette famille politique, et à accélérer brutalement sa mutation, qui fut impressionnante tout au long du XXème siècle. Les partis sociaux-démocrates étaient en effet marxistes, internationalistes, méfiants envers l’État bourgeois. Au fil du temps, ils ont cependant suivi un « sentier de dépendance » historique, creusé et scandé par des crises, qui les a conduit à s’intégrer toujours plus dans les systèmes politiques nationaux et dans le système économique capitaliste. Les quelques éléments qui suivent en fournissent une illustration.

Si l’on passe sur la crise révisionniste du début de siècle, le premier moment de crise générale de la social-démocratie européenne eut lieu lors de la Première guerre mondiale. La question nationale est au cœur de cette crise, qui se traduit d’abord par l’échec de l’Internationale socialiste à empêcher une boucherie qu’elle s’était engagée à éviter à tout prix. La IIème Internationale éclatera sur cette question, ce qui aura pour conséquence la division durable du mouvement ouvrier européen entre partis socialistes et partis communistes. Mais la Première guerre mondiale aura deux autres conséquences très importantes pour la social-démocratie. D’une part, les politiques d’Union sacrée vont accélérer l’intégration des partis sociaux-démocrates dans les régimes politiques représentatifs. Il s’agit là de l’approfondissement d’un processus déjà en cours, qui permet de comprendre au passage l’échec de l’Internationale, dans la mesure où les partis avaient en fait déjà intégré une logique nationale. D’autre part, cette « normalisation » de la social-démocratie s’est accompagnée d’une évolution du rapport à l’État. Cela a été favorisé par le fait que les circonstances de la guerre ont prouvé qu’une certaine planification économique était possible depuis les instances gouvernementales. En un mot, la voie de la gestion sans remise en cause radicale du système capitaliste a été ouverte.

Le second moment de crise générale, ce sont les années 1930. Il s’agit là d’une double crise d’impuissance, face aux conséquences de la crise de 1929, et face à la montée des fascismes. Cela dit, malgré le marasme apparent de cette décennie (échecs gouvernementaux, division et échec stratégique face au nazisme), la décennie 1930 fut aussi une période de mutation théorique et programmatique de la social-démocratie européenne. Cette période se caractérisa par l’émergence de nouvelles conceptions économiques, qui -hormis en Suède- n’ont pas eu de traduction immédiate, mais ont participé à forger la matrice du compromis social-démocrate/keynésien de l’après-guerre : un compromis qui là encore se déroulera dans un cadre à la fois national et capitaliste.

Le troisième moment de crise générale est celui des années 1970/1980. Il s’agit d’abord d’une crise électorale à la fin des années 70, avec une série noire de défaites au Nord et au Centre de l’Europe, là ou s’était développée la branche la plus traditionnelle de la social-démocratie (parti de masse avec un lien aux syndicats et à la société civile fort). Notons toutefois que cette série de défaites était contrebalancée par un certain succès des partis socialistes en Europe du Sud (Espagne, Portugal, Grèce et France). Elle n’en était pas moins liée à une perte d’efficacité économique et sociale, elle-même due à l’effondrement du paradigme économique keynésien, si consubstantiel au projet social-démocrate d’après-guerre. S’y ajoutait d’ailleurs une perte de leadership intellectuel : l’État providence, œuvre d’inspiration sociale-démocrate par excellence, était attaqué par la droite sur son coût, et par la nouvelle gauche antiautoritaire sur ses aspects bureaucratiques. Enfin, le contexte général, dans des sociétés d’abondance, se caractérisait aussi par la montée en puissance des enjeux de liberté individuelle et de qualité de vie, dits aussi « post-matérialistes », et pour lesquels les partis sociaux-démocrates n’étaient pas spécifiquement préparés, puisque le clivage qui leur a donné naissance est un clivage de nature socioéconomique.

Cette dernière remarque nous montre que si la période de l’après-guerre est vue rétrospectivement comme un Age d’Or social-démocrate (niveau électoral à son apogée, domination intellectuelle, rapport de forces en faveur des travailleurs), on peut aussi y repérer les ferments endogènes de la crise des années 1970. Car la prospérité économique a aussi favorisé les comportements consuméristes et individualistes. Selon plusieurs auteurs, l’esprit de solidarité aurait été miné de l’intérieur, alors qu’il se révélera d’autant plus nécessaire en période de crise et de raréfaction des ressources. A partir d’un raisonnement strictement économique, on peut aussi remarquer que si la spirale inflationniste a été cassée en mettant au pas les revendications salariales, c’est aussi parce que de nombreuses classes intermédiaires s’étaient constituées un patrimoine personnel durant le boom économique. Or, ce qui comptait pour eux était désormais sa valorisation, et non plus le crédit quasi-gratuit de l’ère keynésienne. D’où le basculement facilité du rapport de forces envers la supply-side economics d’inspiration néolibérale, qui tranchait avec les politiques sociale-démocrates traditionnelles.

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Crise et mutation de la social-démocratie en Europe de l’Ouest



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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


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Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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