LA COALITION, UNE MENACE OU UNE OPPORTUNITÉ POUR LA DÉMOCRATIE ?

par Benoît Lévesque
27 avril 2011 Article publié dans: | Délibération publique

De la première à la dernière semaine de la campagne électorale, la question de coalition a été présentée comme menace pour la démocratie et non comme une opportunité pour la renouveler. Stephen Harper avait certes intérêt à brandir cette menace pour éviter d’avoir à s’expliquer sur son bilan. À ses yeux, un gouvernement minoritaire ouvre la porte à des compromis, voire à une coalition anti-démocratique où le pouvoir serait usurpé par un parti qui n’a pas obtenu le plus de sièges. À moins d’être de mauvaise foi ou d’ignorer les réalités politiques en vigueur dans d’autres pays, il n’est pas possible de prétendre qu’une coalition soit anti-démocratique et, a fortiori, illégitime.

Or comme s’il adhérait, au moins partiellement, à l’idée qu’une coalition représente une menace, Michael Ignatieff l’a exclue formellement dès le début de la campagne. Dans l’hypothèse d’un gouvernement minoritaire conservateur, qui ne réussirait pas à obtenir la confiance du parlement, il s’est toutefois déclaré ouvert à répondre positivement à l’appel du gouverneur général, tout en excluant toute forme de coalition. Mais nous ne sommes pas dupes : si l’idée de coalition apparaît intolérable dans le ROC, la raison en est la présence du Bloc, donc de la nation québécoise. L’idée de coalition redonne au Québec un rôle qu’une majorité de Canadiens n’est visiblement pas prêt à accepter.

Le débat auquel nous avons assisté a évité la question de fond, à savoir ce qu’une coalition représente au regard du renouvellement de la démocratie, dans un contexte où la société et les partis politiques se sont profondément transformés.

La fin du bipartisme et des partis cartels ?

Dans notre type de démocratie parlementaire, le bipartisme a été dominant. La plupart des grands partis, devenus de masse, ont fait place en leur sein à des ailes en tension. Toutefois, avec le temps, les grands partis sont devenus ce que certains appellent des partis cartels, des partis où les professionnels mobilisés dans des machines à gagner les élections ont remplacé les militants. Ils cherchent à maintenir le bipartisme qui garantit à terme le pouvoir grâce à l’alternance. Ce qui explique sans doute pourquoi Michael Ignatieff a été aussi ferme.

Pourtant, le PCC résulte d’une sorte de coalition entre le Parti progressiste-conservateur et l’Alliance canadienne dans laquelle l’aile la plus à droite a fourni le chef et le noyau dur de militants. La crainte de cet extrémisme explique pourquoi ce parti n’a pas réussi à assumer à ce jour l’alternance comme parti majoritaire. En accédant au pouvoir en 2006 comme gouvernement minoritaire, il a tenté de gouverner comme s’il était majoritaire. Son positionnement à droite plutôt qu’au centre droit lui a interdit aussi bien des compromis substantiels que l’idée d’une coalition. Dès lors, les autres partis ont été pris en otages. À tour de rôle, ils se sont sentis obligés de cautionner des positions que leurs électeurs risquaient de trouver inacceptables. Après plus de cinq années d’exercice au pouvoir comme minoritaires, les conservateurs tiennent à devenir majoritaires s’ils veulent consolider le soutien de leur noyau dur et réaliser les changements radicaux réclamés. Mais comme ces changements ne répondraient pas aux vœux de la majorité des citoyens, les conservateurs se doivent de mettre une sourdine à leur programme.

Y a-t-il perte d’intérêt pour la chose politique ? En 1978, le taux de participation était d’environ 75% ; il n’était que de 58,8% en 2008. À cela s’ajoute une fragmentation du vote, de sorte qu’aucun parti politique fédéral n’a réussi à obtenir plus de 37% des suffrages. Cela signifie donc que les partis d’opposition représentaient environ 63% des électeurs ayant voté. Dans ce contexte, une coalition aurait sans doute été plus démocratique, étant l’expression d’une majorité des élus et des citoyens ayant voté.

Mais le désintérêt des citoyens qui ne se présentent pas aux urnes doit également nous amener à réfléchir. En 2008, les 9 748 546 abstentionnistes ont été beaucoup plus nombreux que les 8 842 254 électeurs qui ont fait confiance aux deux grands partis. Sur ce point, la possibilité d’une coalition pourrait en encourager certains à aller voter pour un parti, même s’il n’a aucune chance de devenir majoritaire.

Des sociétés fragmentées, mais désireuses de démocratie plurielle

Le désenchantement à l’égard de la démocratie représentative signifie-t-il une perte d’intérêt des citoyens pour les questions politiques ? L’engagement des citoyens dans les associations et leur mobilisation pour la chose publique témoigne du contraire.

Ainsi, le nombre d’associations n’a cessé de croître pour atteindre 161 000 au Canada en 2003 et 46 236 au Québec, alors que leur nombre y était inférieur à 3000 en 1946. Ces associations, qui reposent en grande partie sur l’engagement bénévole, se retrouvent dans tous les domaines de la vie collective.

Préoccupées par le vivre ensemble, ces associations et ces mouvements constituent dans bien des cas de mini-espaces publics qui peuvent jouer le rôle d’une contre-démocratie, à défaut de débouchés politiques. S’il y a lieu de se préoccuper de la fragmentation de la société, il faut aussi reconnaître que la multiplication de ces mini-espaces publics permet de construire des intérêts collectifs qui vont au-delà des intérêts individuels.

La perspective de l’exercice du pouvoir dans le cadre d’une coalition invite à faire un pas de plus en mettant en perspective non seulement les intérêts individuels, mais aussi les intérêts collectifs. Une coalition peut être un outil approprié, dès lors qu’elle force à tenir compte de la diversité des intérêts collectifs et qu’elle oblige moins à jouer les uns contre les autres qu’à chercher à dégager des points de vue orientés vers le bien commun.

Dans cette perspective, une coalition pourrait être à l’origine d’une démocratie qui tiendrait compte de la diversité de la société pour dépasser sa fragmentation sociale en dégageant une vision d’intérêt général. D’autant que le parti au pouvoir actuellement est porteur de pratiques qui réduisent singulièrement l’exercice de la démocratie.

L’ouverture au travail en coalition nous semble maintenant indispensable au fonctionnement démocratique. Une coalition peut représenter une menace pour ceux qui ne font pas confiance à la démocratie. Mais elle est une opportunité pour celles et ceux qui voudraient la consolider, voire la renouveler.




Présentation de la coalition

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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


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Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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