ÉLÉMENTS DE SYNTHÈSE : SOCIAL-DÉMOCRATIE RENOUVELÉE ET PROJET DE SOCIÉTÉ

par Marilyse Lapierre
10 décembre 2010 Article publié dans: | Délibération publique

Qu’en est-il du modèle de développement ou du projet de société qui se dégage de la richesse des exposés et des échanges de ce colloque sur le renouvellement de la social-démocratie ? Je retiens une orientation et quatre enjeux prioritaires à approfondir.

Tous les intervenants se rejoignent sur un constat ou plutôt une orientation : le projet politique d’une social-démocratie renouvelée ne doit pas séparer, isoler et encore moins opposer les différentes dimensions du développement. L’économique, le social, l’environnemental et le politique doivent être reliés et intégrer dans tout projet de développement. On ne doit pas considérer l’environnement comme un frein à l’économie. On doit refuser l’idée qu’il faut réduire les dépenses sociales pour être plus concurrentiel. On doit clairement dénoncer cette affirmation tendancieuse qui prend les allures de gros bon sens : « il faut créer la richesse avant de pouvoir la partager ».

En effet, la vision sous-jacente à cette affirmations suggère que le social est toujours une dépense et jamais un investissement essentiel à la production la richesse. De plus, il est faux de croire que la croissance économique engendre automatiquement le progrès social. Benoît Hamon disait à l’ouverture du colloque que la marche vers le progrès social, telle qu’on l’a connue pendant les Trente glorieuses, semble interrompue. Il s’appuyait sur deux constats. L’espérance de vie dans les couches sociales moins favorisées des États-Unis a reculé de 1.3 année. En France, on assiste à un phénomène de déclassement, c’est-à-dire que les jeunes ont une position sociale inférieure à celle que leurs parents avaient au même âge. Pour sa part, Viviane Labrie, se référant à des études d’Alain Noël, mettait en évidence que depuis les années 80 nous assistons à une reconcentration de la richesse dans les mains d’une minorité alors que la croissance économique a augmenté constamment.

D’où cette orientation fondamentale : renouveler le projet de société de la social-démocratie exige de prendre en considération et d’intégrer toutes les dimensions du développement.

Par ailleurs, le renouvellement de la social-démocratie exige que l’on prenne acte des changements majeurs intervenus depuis trente ans dans nos sociétés et dans le monde pour formuler de nouvelles alternatives de développement. Pris au dépourvu par ces bouleversements, nos gouvernements sont en panne d’une vision d’ensemble et réagissent au cas par cas. Pour dépasser cette improvisation continuelle d’États davantage pompiers que stratèges et anticipateurs , il faut identifier quels sont les enjeux prioritaires sur lesquels faire porter notre travail de réflexion. Quatre enjeux ressortent : • Le développement durable et son intégration à la social-démocratie • La lutte contre les nouvelles formes d’inégalités et d’exclusion, liées entre autres à la précarisation de l’emploi. • Le défi démographique et en particulier le vieillissement de la population. • La mondialisation.

1. Le développement durable et son intégration à la social-démocratie

Nous ne croyons plus que la croissance économique illimitée est possible et souhaitable. La prise de conscience que la croissance illimitée menace non seulement la qualité de vie mais la vie même des humains sur la terre est récente et elle remet en question plusieurs de nos certitudes, en particulier le modèle productiviste et consumériste des Trente glorieuses. On croyait alors que favoriser la croissance de la production et de la consommation était une condition du plein emploi et garantissait à l’État les revenus nécessaires pour ses interventions sociales.

Devons-nous maintenant considérer la protection de l’environnement comme un critère prépondérant du progrès et l’intégrer au projet d’une social-démocratie ? Cette question soulève un débat. Pour Joseph-Yvon Thériault, il existe un écart entre social-démocratie et écologie puisque chacun des deux projets priorise une valeur différente ; pour la social-démocratie c’est l’égalité alors que pour l’écologie c’est l’environnement. Et au moment de faire des choix, ces deux valeurs peuvent entrer en contradiction.

Sans nier la difficulté que pose la nécessité d’intégrer social-démocratie et écologie, il apparait qu’on doit miser sur leurs affinités fondamentales. En effet, toutes deux visent l’intérêt général ou le bien commun, ce qui les distingue des idéologies qui priorisent les intérêts particuliers. De plus social-démocratie et écologie se fondent sur la solidarité. En ce qui concerne la social-démocratie, la solidarité doit s’exercer entre les citoyens d’une société et du monde à un moment donné. L’écologie élargit la portée de cette solidarité aux générations à venir auxquelles nous avons le devoir de léguer une planète saine et durable. On constate en Europe que les socialistes et les verts font de plus en plus souvent alliance, comme c’est le cas en France pour les présidentielles et pour l’action régionale et locale. Lorsque les verts adoptent en grande partie l’idée de développement durable, l’opposition entre protection de l’environnement et recherche de l’égalité disparaît.

L’intégration du développement durable à la social-démocratie est essentielle à son renouvellement même si cela ne va pas de soi. Comment y travailler ? D’abord en élaborant de nouveaux indicateurs de progrès. Viviane Labrie faisait remarquer que le PIB était cité 325 fois dans le dernier budget Bachand alors que pas une fois on ne mentionnait les inégalités. Il est impérieux de construire un nouvel indicateur de progrès qui intègre à la fois croissance économique, partage équitable de la richesse, qualité de vie et protection de l’environnement. C’est tout notre modèle de développement qui doit être réinventé. En conséquence, l’environnement ne doit plus être perçu comme un frein au développement économique mais envisagé comme une source d’innovation : quelles nouvelles méthodes de production ? Quelles nouvelles énergies ? Quels nouveaux modes de transport ? Quelles nouvelles façons de consommer ? Nous ne pourrons répondre à ces questions sans une démocratisation accrue de l’économie tant par la promotion de l’économie sociale que par une participation de tous les acteurs concernés dans le secteur public comme dans les entreprises privées.

Reprenons ce que disait Benoît Lévesque en conclusion du colloque : « Le développement durable qui fait de l’économie un moyen, du développement social et des individus une finalité et de l’écologie une condition incontournable, invite la social-démocratie à favoriser une économie plurielle et à soustraire les biens publics (et les commons comme l’eau) à la marchandisation en les confiant aux communautés et aux premiers concernés. »

2. Contrer les nouvelles formes de pauvreté et d’exclusion

Les parcours de vie des individus ne sont plus aussi stables, homogènes et prévisibles que par le passé. L’emploi et la famille qui étaient les deux piliers assurant la qualité de vie et de l’inclusion sociale se sont précarisés. Il faut prendre acte de ces changements pour développer des solutions différenciées qui assurent l’intégration et la participation de tous à la vie sociale et économique.

Viviane Labrie l’a démontré ; la loi québécoise anti-pauvreté est un exemple d’innovation sociale tant par le processus de participation qui l’a engendrée que par les orientations que la loi met en œuvre. Lutter efficacement contre la pauvreté exige davantage que de pallier à une insuffisance de revenu. Il faut privilégier une approche non seulement curative mais préventive qui s’appuie sur une vision globale de la personne humaine. De là l’importance d’intervenir dans la petite enfance et auprès des familles et d’inclure les personnes victimes de pauvreté dans la recherche de solutions. Malgré ces acquis significatifs, plusieurs impasses restent non résolues par la loi, entre autres concernant la situation des personnes seules. Mais, comme le rappelait Viviane Labrie, l’impasse principale demeure la tolérance aux inégalités, ce que la social-démocratie doit prioritairement dénoncer.

Par ailleurs, le monde du travail évolue constamment et rapidement avec pour conséquences de nombreuses pertes d’emploi ou modifications de leur statut d’emploi pour un nombre croissant de travailleurs. Être salarié à temps plein pour un même employeur pendant une vie entière est devenu de plus en plus rare. Comment accompagner les travailleurs dans les transitions de plus en plus nombreuses qu’ils auront à vivre ? Pour cela il faut repenser les formes de soutien au revenu et surtout la formation à leur offrir. Le modèle de flexi-sécurité actuellement appliqué au Danemark vaut la peine d’être examiné. Par ailleurs, face à l’augmentation des emplois atypiques, nous devons revoir nos politiques afin d’assurer à tous les travailleurs, quel que soit leur statut d’emploi, un traitement équitable en termes de droits et de protections sociales. La mise en place récente d’un congé parental offert à tous les travailleurs et travailleuses est un pas significatif dans la bonne direction. D’autres protections sociale doivent être réexaminées, entre autres celles qui concernent la retraite.

Pour contrer les nouvelles formes d’inégalités et d’exclusion, Benoît Hamon propose de faire évoluer l’État social d’un État réparateur vers un État stratège qui priorise la prévention et agit sur les causes plus que sur les conséquences. Hamon propose aussi de miser davantage sur la démocratie sociale pour compléter et enrichir la démocratie représentative. Ce point de vue d’un député socialiste français converge étonnamment avec plusieurs innovations québécoises inspirées par la social-démocratie renouvelée.

3. Le défi démographique et le vieillissement de la population

Cet enjeu n’a pas été soulevé explicitement au colloque mais il a été évoqué de façon périphérique. C’est pourtant un enjeu central dans l’actuelle conjoncture sociale et politique du Québec. La droite utilise l’enjeu démographique pour remettre en cause le rôle de l’État et proposer de couper dans les services publics. Pour sa part, la gauche a tendance à minimiser cet enjeu et, ce faisant, à laisser tout ce terrain à la droite. Une social-démocratie renouvelée doit assumer pleinement cet enjeu et proposer des solutions qui misent sur la solidarité entre les générations plutôt que sur leur opposition.

Déjà on peut constater que c’est une politique familiale audacieuse, et donc une intervention de l’État, qui, jusqu’à maintenant, a le plus contribué à faire progresser la situation en faisant croître la population et en favorisant l’intégration d’un plus grand nombre au marché du travail. La politique familiale a eu pour conséquence une augmentation de la natalité, une présence accrue des femmes sur le marché du travail et la réduction de la pauvreté et de l’exclusion sociale par ses interventions dans la petite enfance.

D’autres chantiers appellent réflexion approfondie et débats si nous voulons formuler des alternatives susceptibles de nous aider à relever le défi posé par notre démographie. Pour augmenter la productivité, il faut miser sur l’éducation et la recherche. Cela exige, entre autres, de recadrer le débat actuel sur l’éducation et son financement. L’éducation ne doit pas être abordée comme un investissement individuel : le choix d’étudier rapportant à l’individu, ce serait à lui d’en faire les frais. Au contraire, on doit reconnaître que l’éducation est un investissement collectif plus nécessaire que jamais dans un contexte d’économie du savoir et de vieillissement de la population.

Pour favoriser la participation du plus grand nombre au marché du travail, c’est l’organisation même du travail qu’il faudra revoir. La recherche de solutions dans le dossier de la conciliation travail-famille doit être poursuivie ; cela concerne à la fois les parents de jeunes enfants mais aussi tous les adultes qui ont la responsabilité d’une personne en perte d’autonomie. De plus pour permettre aux personnes qui le souhaitent de travailler plus longtemps, il faudra offrir diverses formules de retraite progressive et de mentorat.

Enfin, nous devrons revoir notre conception des services publics pour favoriser, en particulier, un maintien à domicile adapté aux besoins de la population. Pour cela, le système public de santé doit être démocratisé par une participation significative des travailleurs et des usagers. Notre conception du service public doit être repensée pour inclure les services de proximité tels le maintien à domicile qui assureront une meilleure qualité de vie aux personnes concernées et cela à un coût moindre que les solutions institutionnelles traditionnelles. A cet égard, les entreprises d’économie sociale doivent être reconnues comme des partenaires à part entière dans la co-construction d’une politique publique innovatrice.

4. La mondialisation

S’il est un changement qui a contribué à déstabiliser la social-démocratie traditionnelle, c’est bien la mondialisation. L’internationalisation du capital et la délocalisation de la production a réduit considérablement le pouvoir des États-nations.

Bien sûr, il faut innover pour mettre en place des régulations internationales qui assureront un partage équitable de la richesse et le respect des droits sociaux, environnementaux et culturels. Mais tous s’entendent pour affirmer que le niveau national demeure au fondement même d’une autre mondialisation. La nation est le lieu premier de la démocratie et de la solidarité. C’est par leur État-nation que les peuples peuvent faire entendre leur voix et influencer l’avenir du monde. A cet égard, la question nationale demeure au Québec un enjeu majeur et incontournable comme le soulignaient Claudette Carbonneau, Pierre Paquette et un grand nombre d’intervenants.

D’autres questions sont aussi à explorer. Peut-on territorialiser davantage notre économie ? Les Fonds de travailleurs sont des innovations qui ont contribué à territorialiser le capital et à consolider nos entreprises. Quelles autres innovations seraient fécondes ? Par ailleurs, doit-on revenir à certaines formes de protectionnisme pour protéger notre économie contre celles de sociétés où le niveau de régulation sociale et environnemental est très inférieur au nôtre ?

Que conclure ?

Le Québec est en panne. Nous sommes en manque d’une vision collective de notre présent et de notre avenir qui nous permette d’avancer et de progresser. Est-ce une consolation ou un encouragement de constater que dans nombre d’autres pays on cherche aussi à sortir de cette impasse dont la crise économique mondiale est un révélateur ? Dans ce colloque, les interventions des invités et des participants ont fait apparaître une volonté claire d’innover et de proposer des alternatives. Beaucoup d’innovations se font en ce moment sur divers terrains. Il faut les analyser et voir comment aller plus loin, approfondir les initiatives sectorielles et dégager une cohérence d’ensemble. Il y a beaucoup de questions mais aussi un fort appétit pour la recherche de réponses innovatrices.

Pour sortir de notre impuissance collective, pour retrouver le goût de l’avenir, il faut mobiliser celles et ceux qui croient prioritairement aux valeurs d’égalité, de liberté, de solidarité, de démocratie et de développement durable. Ce colloque est un pas décisif en vue de créer un lieu réunissant théoriciens et praticiens autour d’enjeux prioritaires pour le développement du Québec. Gérald Larose annonçait en conclusion qu’une proposition de suivi à ce colloque serait structurée et mise en place dans les prochaines semaines. Il s’agirait d’un lieu ayant fonction de veille et d’observation des innovations sociales et politiques et aussi de production de connaissances. Il alimenterait et nourrirait mouvements sociaux et partis politiques et soutiendrait la construction d’un courant s’appuyant sur des initiatives de concertations, tels l’Alliance sociale et le regroupement de cinq réseaux d’économistes.

Ce colloque a ouvert et tracé de nombreux chantiers de recherche et de débat. Le défi est maintenant de continuer le travail pour formuler des alternatives de développement et proposer un projet de société québécois inspiré par une social-démocratie renouvelée.




Présentation de la coalition

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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


Agenda

 

Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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