LE RENOUVELLEMENT DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE : UNE VOIE POUR LE QUÉBEC

par Benoît Lévesque, Marilyse Lapierre, Michel Doré, Michel Rioux, Yves Vaillancourt
3 août 2010 Article publié dans: | Délibération publique

L’échec du socialisme réel et la faillite du néolibéralisme forcent le constat suivant, à savoir qu’en dépit des erreurs qui ont pu jalonner son histoire, la social-démocratie apparaît aujourd’hui comme l’alternative la plus stimulante à partir de laquelle peuvent être explorés de nouveaux chemins de solidarité et mieux saisis les défis posés par l’articulation des relations entre l’État et la société civile. De grandes orientations sur le rôle de l’État, de la société civile et des institutions démocratiques dans une social-démocratie renouvelée doivent être identifiées, sinon précisées. Dans cette perspective, le colloque de novembre organisé par le chantier sur la social-démocratie se veut moins l’aboutissement d’une recherche qu’un moment privilégié pour contribuer à engager le Québec dans une direction où des solutions nouvelles pourront être apportées à des problèmes nouveaux, qui se révèlent criants.

Les objectifs

Le colloque sur « Le renouvellement de la social-démocratie : une voie pour le Québec » se veut non partisan. Ses objectifs sont cependant politiques dans le sens large du terme. En premier lieu, ce colloque vise à faire le point sur l’état des réflexions concernant un projet politique qui s’inspire de la social-démocratie et serait en phase avec les grands défis actuels. Des expériences se poursuivent actuellement, tant en Europe que dans plusieurs pays d’Amérique latine. Il y a là, sans aucun doute, matière à inspiration pour le Québec. Sur l’échiquier québécois et canadien, des initiatives ont été prises tant par la société civile que dans des politiques adoptées, dont certaines s’inscrivent, explicitement ou implicitement, dans la mouvance social-démocrate. En deuxième lieu, nous souhaitons faire avancer la réflexion sur ce que pourrait être un projet politique visant la justice sociale, la solidarité, une démocratie revitalisée et un développement durable au sens fort du terme. Sous cet angle, le colloque proposé constitue une amorce d’un chantier dont les travaux pourraient se poursuivre sur quelques années. Dans le cadre d’une démarche relevant de la société civile, le colloque s’adresse à toutes celles et à tous ceux intéressés à relever un tel défi, qu’il s’agisse de chercheurs, d’intervenants, de praticiens, de syndicalistes, de représentants de mouvements sociaux, de représentants de l’économie sociale, d’hommes et de femmes politiques, etc.

La problématique

Nous nous retrouvons aujourd’hui dans un contexte de crise aux dimensions multiples - financière, économique, écologique, politique et sociale - qui exige des transformations d’une très grande ampleur.

Sur le plan politique, nous constatons une absence de vision à long terme. La droite, mais en apparence seulement, propose des réformes qui, pour sembler limitées, n’en sapent pas moins plusieurs de nos acquis collectifs. Échaudée par le sort fait au projet de réingénierie, qu’une majorité de la population n’a jamais soutenu, on préfère maintenant, de ce côté, agir en maintenant volontairement dans le flou l’objectif final. La gauche, pour sa part, se cantonne trop souvent dans la réaction. Et s’il lui arrive de proposer des réformes, elle oublie trop souvent de les situer dans une vision à long terme qui pourrait leur donner une signification mobilisatrice pour les citoyens.

Sur le plan social, cette même absence de vision quant à l’avenir contraste cependant avec diverses initiatives émanant de la société civile, comme l’altermondialisation et le mouvement écologique, ou encore plusieurs expérimentations socio-économiques émanant également de la société civile. Toutes ces initiatives ne réussissent cependant pas à dégager une vision qui, pour avoir une prise sur le réel, devrait être, à tout le moins, relativement partagée. Or ce sont la fragmentation et les divergences qui semblent prédominer.

Dans ce contexte, se satisfaire de réaffirmer purement et simplement l’importance de la social-démocratie apparaît nettement insuffisant. Il faut voir plus loin. Et se demander si les valeurs et la trajectoire historique de la social-démocratie peuvent encore inspirer celles et ceux qui mettent en avant des réformes radicales ou transformatrices. Le cas échéant, quelles sont les conditions à mettre en place ?

Pour beaucoup, aujourd’hui, la situation apparaît bloquée. Les promesses néolibérales ont accouché d’une augmentation des inégalités et de crises financières à répétition. À gauche, les formations politiques modérées ne se sont pas tellement distancées du néolibéralisme alors que dans d’autres milieux plus marginaux, on nourrit l’illusion d’une rupture radicale et totale le capitalisme. Dans la perspective qui est la nôtre, renouveler la social-démocratie, c’est s’inscrire dans la grande tradition réformiste des démocraties occidentales, qui impose forcément des compromis entre les divers groupes.

On ne peut, enfin, dans une perspective québécoise, faire l’économie d’une réflexion sur la place et la pertinence du cadre national dans l’évaluation de nouveaux modèles à privilégier. À l’heure de la mondialisation, il faut se demander comment renouveler cette pertinence dans un contexte où la domination est le fait de puissances indifférentes aux frontières et particulièrement habiles à jouer les unes contre les autres les réalités nationales pour démanteler l’État social et, ce faisant, tirer vers le bas les conditions de travail et de vie. Il nous apparaît qu’il n’est pas possible de soulever la question du renouvellement de la social-démocratie dans un cadre québécois sans, en même temps, prendre en compte la question nationale.

Les thèmes et les chantiers

Le politique, l’économique, le social, de même que les nouvelles sensibilités qui se sont rapidement développées ces dernières années, tant à la faveur de la crise écologique que des bouleversements provoqués par toutes les formes de mondialisation, ont été examinés par les différents chantiers mis en place au début de cette démarche de renouvellement de la social-démocratie.

Devant cette crise multidimensionnelle qui devrait, selon les principes politiques théoriques, appeler à des changements radicaux de type révolutionnaire en ce qu’ils pointent vers la nécessité d’une rupture brutale entre l’avant et l’après, nous sommes dans une situation particulièrement paradoxale. Ce sont les avancées même de la démocratie, auxquelles nous sommes toujours attachés, qui imposent en quelque sorte que nous trouvions les nouvelles solutions qui s’imposent en suivant un rythme et des voies qui sont dictées par la vie démocratique et ses exigences.

Nous nous trouvons de fait face à l’urgence d’en arriver à un nouveau compromis social. Et nous avons à inventer aussi bien le contenu de ce compromis que les moyens d’y parvenir. Il faut trouver les mots pour bien nommer les changements en train d’advenir, faire voir ceux qui vont être nécessaires et les énoncer dans une vision claire des défis qui se présentent à nous.

1) La justice sociale et la solidarité

Une social-démocratie renouvelée ne peut être imaginée sans que la lutte contre la pauvreté, la réduction des inégalités et une répartition plus juste des richesses soient au cœur même de son action. Il a déjà été établi que les sociétés les plus inégalitaires sont aussi les moins démocratiques. Ainsi, une société où on laisse, sans réagir, se développer l’exclusion, les inégalités et la pauvreté est une société dans laquelle les droits ont peu de chances de s’épanouir. Des taux élevés d’aide sociale et de chômage, des emplois précaires, les obstacles à la syndicalisation, la détérioration de l’accès à des services de qualité et la hausse des problèmes sociaux qui en découlent sont source de conséquences graves sur les capacités collectives de se donner une société juste. La réduction des inégalités passe aussi par le réaménagement des processus démocratiques requis pour fixer les conditions de production de la richesse et les modalités de sa redistribution.

Pouvons-nous nous engager résolument sur ce front ?

De même, la social-démocratie ne peut demeurer insensible face aux écarts de plus en plus effarants qui sont constatés entre les plus riches et les plus pauvres, y compris entre les pays et à l’intérieur même des pays. Le discours néolibéral et les pressions exercées sur les États par le capital financier conduisent à des remises en question de leurs fonctions de redistribution. Les politiques fiscales visant à corriger les inégalités sont ainsi l’objet d’attaques et les diminutions des impôts se font au détriment des services publics.

2) Politique et démocratie

Nous sommes conscients de la grave crise que traverse, ici et ailleurs, la démocratie représentative. Dans la plupart des pays, le taux d’abstention aux élections est l’expression à tout le moins d’une désaffection, sinon d’un rejet de cette forme d’organisation de la démocratie. Il nous faut en conséquence pousser la réflexion là-dessus. Par exemple, quelles mesures seraient nécessaires pour décentraliser le développement et accroître l’emprise citoyenne locale ? De même, quelles seraient les mesures, à notre portée, qui seraient de nature à accroître l’emprise des citoyennes et des citoyens sur le processus politique ? Une meilleure place assurée à la démocratie participative rapprocherait sûrement les citoyens des décisions qui les touchent au quotidien. Le rôle des élus et des partis, la démocratisation des institutions publiques, les relations entre l’État et les citoyens, sans compter le mode de scrutin, doivent faire partie intégrante des réflexions qui s’imposent si nous voulons que s’améliore sensiblement notre qualité de vie en société. Une telle réflexion sur la démocratie participative ne saurait néanmoins faire l’économie de la recherche des moyens de revaloriser les institutions de la démocratie politique comme lieu de construction d’un bien commun.

3) Environnement et mondialisation

La logique productiviste, longtemps érigée en religion par le capitalisme et, aussi, par la majorité de la gauche, achève d’amener l’humanité dans un cul-de-sac de plus en plus dévastateur. Les catastrophes successives en sont une tragique démonstration. Réfléchir en fonction d’une social-démocratie renouvelée exige un effort d’imagination de même qu’une ouverture à un type de développement susceptible d’apporter des solutions viables à court et à long terme. Des exigences découlent de l’adoption d’une volonté ferme de s’engager dans la voie du développement durable. Et cet engagement implique aussi la construction de solidarités avec les plus démunis d’ailleurs et d’ici.

La mondialisation sous toutes ses formes a remis en question la capacité de construire un modèle politique sur la seule base de l’État-nation. On comprend qu’il serait difficile aujourd’hui de maintenir un État-providence dans un seul pays. Nous estimons par ailleurs que cette même mondialisation rend encore plus urgent le renforcement des États nationaux. Le défi consiste à inscrire une social-démocratie renouvelée dans une autre mondialisation qui s’appuierait sur des valeurs de justice, de démocratie et de solidarité, complètement absentes aujourd’hui.

4) Le développement économique

Nous réfutons l’assertion trop servie qu’il faille d’abord créer la richesse avant de la distribuer. Nous soutenons au contraire que le développement économique est à la fois tributaire et facteur de progrès social. S’il est vrai que des entreprises novatrices, performantes, favorisent la compétitivité et l’amélioration de la qualité des produits et des services et génèrent des emplois de qualité, la croissance à tout prix, la course aux rendements, les taux élevés de profits ne sont pas en soi des gages de progrès social.

Les États doivent toujours, et encore davantage aujourd’hui, assumer une régulation de l’économie pour éviter les dérives financières que des années de laisser-aller ont favorisées, avec les résultats que l’on connaît.

L’option social-démocrate ne doit-elle pas favoriser le développement d’une économie plurielle dans laquelle de nouveaux acteurs peuvent contribuer au progrès social et économique, à l’intérieur d’un fonctionnement où des règles davantage démocratiques font une plus large place aux citoyens ? Le Québec peut, à cet égard, compter sur une économie sociale et solidaire qui a des acquis importants et joue un rôle déterminant dans la construction de notre prospérité. Plusieurs institutions, les coopératives et les fonds de travailleurs, notamment, se sont imposées en tant qu’intervenants économiques et parties prenantes du modèle québécois.

La pertinence du projet

Bien que les valeurs de la social-démocratie ne se soient jamais incarnées dans un parti qui les aurait assumées et placées au centre de son programme, elles ont néanmoins trouvé, selon les époques et de diverses manières, un écho favorable dans le débat public et les choix de gouvernement. Une bonne majorité de Québécoises et de Québécois adhèrent à des valeurs et endossent des politiques qui sont en adéquation avec les principes d’action de la social-démocratie. C’est un terreau dans lequel peuvent continuer de germer des idées propres à faire avancer les valeurs qui ont inspiré, dans l’histoire, le projet social-démocrate. Si nous nous retrouvons dans une situation de recherche d’une nouvelle façon de répondre à l’urgence et de penser l’avenir, nous constatons cependant avec Alain Lipietz que le changement ne peut aujourd’hui venir d’un seul coup. Les progrès que nous appelons seront donc le résultat d’avancées ponctuelles, de compromis nécessaires, de mobilisations larges et de solidarités constamment nourries.

Notre démarche n’aura de sens que si les acteurs sociaux organisés de longue date comme les syndicats, les nouveaux acteurs émergents mobilisés par exemple dans le développement durable, l’altermondialisation et l’écologie, les mouvements et partis politiques préoccupés autant par le progrès social que par le développement économique acceptent de débattre, d’explorer, de proposer. L’urgence des changements et la force des aspirations à un autre développement confèrent un caractère inédit à la démarche actuelle et aux discussions qu’elle devrait provoquer.




Présentation de la coalition

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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


Agenda

 

Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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