CONTRE LE CAPITALISME DE RENTES ET DE PRIVILEGES

par Auteur invité
2 février 2010 Article publié dans: | Délibération publique

L’auteur invité est Denis Olivennes, ancien fonctionnaire et dirigeant d’entreprise, aujourd’hui directeur général délégué et directeur de la publication au Nouvel Observateur.

Où va la gauche ? Cette question est fortement discutée en France, notamment autour du déclin du Parti socialiste. Jacques Julliard, chroniqueur au Nouvel Observateur, et Denis Olivennes, qui en est le directeur général, donnent chacun leur point de vue. Après une brève analyse de l’évolution du capitalisme au vingtième siècle, ils s’interrogent à tour de rôle sur les causes de la crise du capitalisme financier et dégagent certaines voies pour l’avenir. Jacques Julliard et Denis Olivennes reprennent le débat lancé par Jean Daniel à la fin du mois de juillet 2009.

Dans sa réponse à Jacques Julliard, Denis Olivennes explique pourquoi, au lieu de vitupérer contre la mondialisation, il faut au contraire, sauver le capitalisme contre lui-même, en inventant les conditions nouvelles d’une économie sociale de marché

Le Nouvel Observateur est tellement désireux de nourrir le débat de la gauche qu’il le conduit jusque dans son sein !

Aussi voudrais-je évoquer ici, amicalement, quelques points de désaccord avec l’excellent éditorial de Jacques Julliard.

I - VIVE L’ECONOMIE DE MARCHE !

Contrairement à tout ce que l’on a entendu et que reprend Jacques Julliard, et même si cette thèse est populaire dans le désarroi général de la gauche, je ne crois pas qu’il faille vouer aux gémonies le supposé capitalisme financier. En tout cas pas l’économie de marché. Ni d’ailleurs la mondialisation (ce qu’il ne fait pas).

La caractéristique du capitalisme est qu’il a permis – démentant les prédictions de Marx – de soutenir une croissance économique sans exemple historique et un enrichissement continu des populations y compris des classes laborieuses. Jusqu’à son avènement, le revenu par tête en Europe est demeuré à peu près le même pendant près de deux millénaires. Il a fallu attendre la fin du XIXeme pour qu’il explose littéralement. Cette croissance a été autorisée par la combinaison du progrès technique et de la mobilisation du capital à travers la sophistication des institutions et des outils financiers. Les pics de développement du secteur financier, dans l’économie américaine, ont correspondu exactement, par exemple, aux trois grandes révolutions technologiques : le chemin de fer (fin XIXeme), l’électricité (1910-1920), les nouvelles technologies (depuis 1980). Ils ont permis de financer les nouvelles entreprises et l’innovation. Que cette sophistication ait été excessive et incontrôlée ces dernières années, que des abus aient été commis, que les exigences de rentabilité financière aient été disproportionnées, que les mécanismes de rémunération des traders les aient poussés au crime : tout cela est vrai et gravement dommageable, on l’a vu.

Mais la crise ne vient pas seulement de là. Elle ne vient pas exclusivement d’un défaut de régulation. La preuve : cette crise est née au cœur du secteur le plus réglementé qui soit, le crédit à la consommation. En réalité, les pouvoirs publics américains – Banque Centrale et gouvernement – ont assoupli sciemment les règles des prêts aux ménages les plus pauvres pour doper artificiellement l’activité. De même ont-ils encouragé l’excès de liquidité par leur stratégie de baisse des taux d’intérêt. Dans un pays comme le nôtre qui n’a pas assoupli les conditions des prêts hypothécaires dont la Banque Centrale, à l’échelle européenne, n’a pas poussé artificiellement à l’endettement, la crise financière ne s’est pas propagée dans les mêmes conditions. La catastrophe est l’effet principal d’une politique économique américaine de croissance à crédit !

A côté d’un problème de régulation de la finance, la crise vient d’un défaut de répartition des revenus. Répartition à l’échelle planétaire. Pourquoi une bulle spéculative s’est-elle créée aux Etats-Unis, d’abord sur les valeurs Internet, puis sur l’immobilier ? Parce que toute l’épargne mondiale est venue s’investir là-bas, dans des volumes très supérieurs à ce que l’économie réelle pouvait absorber. Une meilleure répartition de l’épargne à l’échelle des Nations aurait évidemment évité cette bulle spéculative dont l’éclatement est si douloureux. Le combat pour un Nouvel Ordre Mondial, si cher autrefois à Michel Rocard, est plus que jamais d’actualité.

Pourquoi les ménages se sont-ils dangereusement endettés ? Parce que leurs revenus primaires ne leur donnaient plus le bien-être qu’ils recherchaient. La situation est beaucoup moins violente chez nous, ne serait-ce qu’en raison des prestations de la Sécurité Sociale qui confortent les foyers les plus démunis et des services publics gratuits auxquels ils ont accès. Il reste pourtant que nous avons connu nous aussi une explosion des inégalités salariales, sans exemple depuis 1945, et qui se traduit par la stagnation du pouvoir d’achat, l’essentiel des gains ayant été captés par une infime minorité.

Vitupérer la mondialisation ou le capitalisme financier aujourd’hui c’est comme pester contre l’économie de marché dans les années 70 : cela procède d’un même aveuglement – toujours très populaire - seulement remis au goût du jour. Et cela ne peut donc conduire à aucune mesure réformiste sérieuse. La nationalisation du crédit, par exemple, mon cher Jacques Julliard, ne changerait rigoureusement rien !

Si le compromis social d’hier n’a pas survécu, c’est qu’il s’est éventré sur l’ouverture des échanges, la montée du chômage, la crise de financement et même de légitimité de l’Etat providence. C’est dans cette brèche que s’est engouffrée la révolution conservatrice. Mais ce n’est pas parce que celle-ci est fondée sur une erreur complète d’appréciation qu’elle doit nous masquer l’essoufflement du système ancien.

La tâche de la gauche n’est pas de tuer la croissance au nom de la justice ! Elle n’est pas de nourrir l’illusion d’un possible retour en arrière. Elle est, au contraire, de stimuler cette croissance et d’en répartir justement les fruits, ceci allant d’ailleurs avec cela. Cela s’appelle être la force du progrès. Elle n’est pas de rêver d’une hypothétique résurrection de l’âge d’or du capitalisme rhénan, mais d’inventer pour l’avenir les conditions nouvelles d’une économie sociale et écologique de marché à l’heure de la mondialisation et de la révolutiondes nouvelles technologies.

II - VIVE LA DEUXIEME GAUCHE !

La politique économique néoconservatrice a encouragé une croissance artificiellement dopée par la spéculation et a laissé se creuser les inégalités de revenu. Cela dessine par antithèse le devoir de la gauche.

Bien sûr, il faut réglementer les produits financiers – par exemple par le moyen d’une "autorisation de mise sur le marché" comme on le fait pour les médicaments. Bien sûr, il faut limiter les mécanismes pervers de rémunération des traders - et après tout, la meilleure voie est celle de l’impôt. Bien sûr il faut tâcher d’inhiber une avidité excessive de rémunération des actionnaires – par exemple, en incitant fiscalement au réinvestissement dans l’entreprise.

Mais il faut surtout réorienter le financement vers l’innovation pour pousser le progrès technique – car c’est son ralentissement, depuis la fin des années 70, qui explique que la croissance ait été divisée par deux. Et c’est cela d’abord qui a causé l’affaiblissement des gains de pouvoir d’achat des salariés. Toute une politique industrielle et financière est à inventer.

En admettant qu’une croissance saine ait été ainsi de nouveau stimulée, la moitié seulement du chemin aura été accomplie. L’autre consiste à répartir plus justement les revenus.

Cela passe tout d’abord par l’instrument éducatif : car la meilleure façon de lutter contre le chômage et les inégalités salariales, c’est de pousser les feux de l’éducation secondaire et supérieure, combat que la gauche a eu tendance à oublier, contaminée qu’elle a été par l’idéologie de l’élitisme scolaire et son cortège de redoublements, de groupes de niveaux ou de sélections précoces !

Cela passe ensuite, évidemment, par l’instrument fiscal en reconstituant, à partir de l’impôt sur le revenu, de la CSG et des cotisations sociales, un impôt unique, sans aucune niche, progressif et donc redistributif. Ce combat là aussi, la gauche l’a oublié !

Cela passe encore par la consolidation des retraites, qui sont le capital de ceux qui n’en ont pas, à la manière du système de retraite à points mise en œuvre par les suédois et fondé sur le principe : à cotisation égale, retraite égale.

Est-ce que tout cela est contraire aux idéaux de la deuxième gauche ? Nullement. Les Gracques l’ont exprimé ici même à leur façon : "Il faut du marché partout où il y a des rentes, et de la redistribution partout où il y a du marché". Ce n’est pas le capitalisme en lui-même qu’il faut vouer aux gémonies : son processus de "destruction créatrice" secoue l’ordre établi et les hiérarchies de naissance. Ce qu’il faut combattre avec la dernière force, c’est la déviation du capitalisme de rentiers, d’héritiers et de privilèges et c’est le développement des inégalités sous l’effet des politiques néoconservatrices. La gauche doit combiner le potentiel révolutionnaire du marché et la vertu réformiste de la régulation et de la redistribution.

Sans doute ne peut on pas, lorsqu’on est de gauche, ignorer l’impératif moral. Mais, cher Jacques Julliard, je me méfie comme de la peste de l’idée d’une gauche "morale". Que de crimes on a commis en son nom ! Je crois en revanche que la gauche peut être le parti du renouveau démocratique. En cela aussi, elle s’inscrit dans la lignée de la deuxième gauche. Oui, l’idée démocratique est neuve dans notre pays. Je veux dire la réhabilitation de l’intérêt général qui rassemble la Nation contre la souveraineté à tout prix des droits individuels qui dissout le lien social. Je veux dire l’approfondissement de l’Etat de droit et de la séparation des pouvoirs contre la concentration et la personnalisation bonapartistes des pouvoirs : par exemple la gauche aura-t-elle le courage d’en finir avec le scrutin majoritaire ou le cumul des mandats, ou bien encore de donner une véritable indépendance aux juges ? Je veux dire enfin le développement de la démocratie participative ou délibérative – version non utopique d’un idéal autogestionnaire qui voulait lui aussi combattre les limites de la seule démocratie représentative et associer les citoyens à la décision !

Non, les héros de la gauche, ceux que nous devons revisiter, ne peuvent être ni Marx, ni Leroux, ni Péguy, mon cher Jacques. Cherchons plutôt notre salut du côté de Tocqueville, de Keynes et d’Habermas !

On trouve la version complète de ce texte sur le site du Nouvel Observateur




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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


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Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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