POUR UNE SOCIAL-DÉMOCRATIE DE COMBAT

par Auteur invité
8 janvier 2010 Article publié dans: | Délibération publique

L’auteur invité est Jacques Julliard, historien et collaborateur au Nouvel Observateur

C’est tout de même un formidable paradoxe. Tandis que les socialistes sont en recul un peu partout en Europe et à travers le monde, l’idée sociale-démocrate, elle, ne cesse de progresser et de faire des conversions. Parmi les dernières, excusez du peu : Sarkozy, Obama, Benoît XVI ! Je parle ici des discours, car pour les actes c’est souvent une autre affaire.

Sarkozy a eu ce culot : une fois la crise survenue, mettre tranquillement dans sa poche tous les thèmes sur lesquels il s’est fait élire, libéralisme, dérégulation, modèle américain et j’en passe. Dans la poche, et le mouchoir par-dessus ! A la place, tout ce qui naguère provoquait son ironie ou sa fureur : la dénonciation de l’immoralité profonde d’un capitalisme financier prédateur, le rôle régulateur de l’Etat, l’excellence du modèle social français... On reste abasourdi devant ce toupet phénoménal. Et dire que tous ses admirateurs, qui n’ont cessé de nous vanter naguère sa cohérence, sa « préparation », ses plans, opposés à l’improvisation permanente de Ségolène Royal... Avec ça, on gagne les européennes, même si l’avenir (les régionales) se présente sous un jour moins rose. Avec la com, qui lui tient lieu de politique, on peut tout dire, à condition de le dire au bon moment et d’y mettre le ton. Patience, dit Panurge.

Avec Obama, c’est une tout autre histoire. En prenant dans presque tous les domaines le contre-pied de George Bush, le nouveau président avait ville conquise. Qu’il s’agisse de politique étrangère, d’économie, d’écologie, de prévoyance sociale, il s’installait non en terrain social-démocrate - cela n’existe pas là-bas - mais sur les terres du New Deal de Roosevelt, quitte à l’adapter aux temps nouveaux. Ce qui compte, c’est le retour de l’Etat. La philosophie sociale de Bush était le laissez-faire et l’accentuation des inégalités, celle de Barack Obama est l’interventionnisme et la régulation. Voilà qui change tout, à commencer par l’image des Etats-Unis dans le monde. A condition d’obtenir des résultats…

Et le pape ? Eh bien, Benoît XVI aussi ! Si l’on excepte les questions de sexualité - toujours la dent cariée de l’Eglise catholique -, mais aussi parfois, en matière de bioéthique, un humanisme lucide, le pontife ro main vient de publier, plus de quarante ans après « Populorum progressio » de Paul VI, une encyclique de tonalité résolument sociale-démocrate, « Caritas in veritate », critiquant les aberrations du profit, les disparités criantes entre riches et pauvres, la tyrannie du marché, le despotisme de la technique, et préconisant le désarmement intégral grâce à la création d’une autorité politique mondiale. Pas moins ! A dire vrai, pour en arriver là, Benoît XVI avait moins de chemin à faire que Nicolas Sarkozy ; il lui suffisait de se mettre dans les pas de Léon XIII et de son encyclique « Rerum no- varum » (1891) qui, déjà, critiquait les excès du profit et préconisait le primat du social sur la logique économique proprement dite.

Alors, amis sociaux-démocrates, ne faites donc pas cette tête d’enterrement : vous avez gagné ! Il n’est pas vrai que l’économie de marché soit autorégulatrice, comme on nous l’a seriné pendant des années ! Il n’est pas vrai qu’elle soit capable de prévenir les crises - même si, l’expérience aidant, les gouvernements ont paré au plus pressé en faisant payer par les contribuables les erreurs des banquiers, et leur monstrueuse gloutonnerie. Il n’est pas vrai que la cupidité soit un moteur de croissance (« greed is good », tel était l’axiome des maîtres de Wall Street) : elle est devenue au contraire un véritable facteur d’improduction ; l’une des données structurelles de la crise.

Face à la course vertigineuse vers une crise de bien plus grande ampleur que l’actuelle, les socialistes doivent revenir à leurs sources. Ils doivent montrer aux peuples abrutis par des décennies de bourrage de crâne libéral vers quoi on les entraîne. Foin des discours sociaux-démocrates passe-par-tout ! L’objectif d’une politique sociale-démocrate véritable, c’est désormais la mise hors d’état de nuire d’une classe économique et financière qui a failli, mais qui en demande encore. On ne saurait faire du seul Daniel Bouton le bouc émissaire, pour solde de tout compte, d’une classe dirigeante corrompue et incompétente. Il serait scandaleux et aberrant que celle-ci sorte indemne de la crise qu’elle a provoquée. Pour redonner allant et véracité aux idées sociales-démocrates, les socialistes ont donc besoin d’hommes neufs, libres de toute compromission avec la banque et l’affairisme. Je le répète : ce ne sont pas les idées sociales-démocrates qui sont devenues obsolètes, ce sont les hommes qui les portaient qui se sont embourgeoisés. Oui à la social-démocratie au carrefour du monde du travail et de l’intelligence. Non à la social-démocratie comme ligne de repli de la bourgeoisie d’affaires.

Quand les hommes politiques appartenant à des classes sociales différentes professent des idées politiques différentes, on voit toute la grandeur de la politique. Mais quand les hommes politiques appartenant à la même classe, fréquentant les mêmes milieux, menant la même vie, partageant les mêmes vacances, les mêmes femmes, les mêmes placements bancaires feignent contre toute évidence et sans conviction de professer des idées politiques différentes, on aperçoit toute la misère de la politique, tout son mensonge.

C’est de cette consanguinité, à tout le moins de ce concubinage de beaucoup de ses chefs avec les milieux d’affaires, que la social-démocratie est en train de périr à petit feu, et « l’ouverture » de Sarkozy, qui révèle au grand jour cette parenté, ne fait que souligner l’incapacité à incarner une solution alternative crédible de celle-ci. Si la social-démocratie n’est plus qu’une sous-marque à coloration « sociale » d’un système financier fondé sur le brigandage, ne nous étonnons pas de voir les peuples se détourner d’elle. Nous avons besoin d’une social-démocratie de combat, non de connivence et de compromission avec l’adversaire.

On trouve la version complète de ce texte sur le site du Nouvel Observateur




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La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


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Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

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